Les jeux Flash effacés : ce patrimoine web qu’on a laissé filer

Fin 2020. Adobe tire la prise. Rideau sur Flash. Rideau sur le vieux Miniclip, rideau sur Kongregate version originale, rideau sur ces milliers de petits jeux idiots qu’on lançait en douce pendant les cours d’info. Le bruit du swf qui se chargeait, je l’entends encore mentalement. Et hop, volatilisé.

Ce qui est passé sous le radar de pas mal de gens, c’est l’ampleur de la casse. On parle de dizaines de milliers de titres, du bricolage d’amateur jusqu’aux vrais monuments du web, qui d’un coup ne se lançaient plus. Une poignée a été sauvée sur le fil par des passionnés qui ont monté des projets d’archivage (Flashpoint, énorme respect au passage). Certains ont eu droit à une seconde vie en HTML5, comme certains acteurs modernes du jeu en ligne, à l’image d’Alexander Casino qui mise sur les technos d’aujourd’hui, ou le site où jouer en ligne cette année qui a compris que Flash appartenait à un autre siècle. Sauf que soyons honnêtes deux minutes : la majorité des œuvres amateurs, les trucs balancés par des gamins de 15 piges sur Newgrounds en 2004, c’est mort et enterré.

Moi ça me fout un peu le seum. On a perdu un morceau entier de la culture internet.

Motherload, ça évoque un truc chez vous ? Le jeu où on descendait avec un petit foreur dans une mine à priori infinie. J’y ai claqué des week-ends complets. Aujourd’hui pour y rejouer, faut sortir l’émulateur, télécharger deux-trois trucs, bidouiller la config. Ça marche. Mais l’ambiance est différente. Le « je clique, ça se lance, je joue », c’était quand même un truc à part.

Un exemple qui me vient en tête direct.

Et je parle même pas des jeux publicitaires commandés par les grandes marques pour accompagner la sortie d’un film ou d’un nouveau produit. Souvent naze, parfois brillants. Ceux-là, personne s’en occupe côté archivage. La marque n’en a rien à cirer. Le studio qui l’a codé a fermé boutique il y a une décennie. Résultat des courses : disparition pure et simple.

Le parallèle avec Lost, la série, me semble franchement bien vu. On causait récemment de tous les jeux vidéo tirés de Lost qui ont eux aussi sombré dans les limbes, jamais réédités, coincés sur des supports morts. Le jeu vidéo a un vrai problème avec son propre passé. C’est un média qui reste jeune et qui n’a pas encore intégré le réflexe de se préserver lui-même.

Les jeux Flash effacés : ce patrimoine web qu'on a laissé filer

Ce qui me sidère, c’est qu’à notre époque on garde absolument tout. Les photos, les messages, l’historique de nav jusqu’à la recherche la plus honteuse de 3h du mat. On est même capable de déployer des systèmes IA pour surveiller les joueurs en temps réel. Par contre un petit Flash de 2007 ? Aux abonnés absents. Parce que le format est mort. Parce que le plugin n’existe plus nulle part. Parce qu’à l’époque, personne ne s’est dit que ça valait le coup d’être sauvegardé.

Vraiment, méga chapeau aux archivistes amateurs. Ces gens qui, sur leur temps libre, ont extrait les SWF, les ont catalogués, les ont mis à l’abri. Sans eux : le vide. Flashpoint c’est plus de 100 000 jeux conservés. Cent mille. Laissez le nombre infuser deux secondes.

Y’a un autre point qui me travaille : l’écart de traitement entre le jeu console et le jeu web. Un jeu Nintendo sorti en 1988, tout le monde s’accorde à dire que c’est du patrimoine à préserver absolument. Un Flash de 2005 tout aussi créatif ? Silence radio, aucun débat. Il s’est installé une hiérarchie culturelle qui me paraît vraiment discutable.

Bon, je vais pas cracher sur tout non plus. HTML5 a repris le flambeau et pas mal de studios ont bossé sur des portages. Des plateformes comme Poki, CrazyGames ou d’autres proposent des trucs franchement chouettes. L’ambiance a changé mais la scène respire toujours.

Ce qui est perdu est perdu. Ce qui reste dans nos mains, c’est de pas rejouer le même film avec les technos qui arrivent. Documenter, sauvegarder, partager. Un petit jeu à moitié débile fait par un ado dans sa piaule en 2003, ça compte. Même si personne à l’époque n’aurait parié un centime dessus.

Tiens, ressortez donc vos vieux disques externes. Vous avez peut-être des trésors qui dorment là-dedans depuis quinze ans.